AGNES CAERS - Uit: Archipel, nr. 25, 2007, p. 11-31.

Renaat Ramon, le Renaissant

Rebuten (Rebuts), recueil publié par Renaat Ramon en 2004, est un ensemble de 35 épîtres, 35 lettres poèmes adressées à des hommes du monde antique. Le classement alphabétique, - la première épître s'adresse à Archytas de Tarente, la dernière à Xénophane de Colophon -, invite expressément à ne pas rechercher un itinéraire linéaire, mais à concevoir le tout comme univers global, dont chaque poème est une touche particulière.

Le dialogue, établi par cet artiste d’aujourd’hui avec le monde antique, est évidemment paradoxal, puisque ses lettres ne peuvent recevoir de réponse, tous les destinataires étant morts depuis longtemps; le mot « rebut » signifie d’ailleurs, entre autres, le courrier que la poste ne peut distribuer faute de correspondant. C’est donc une entreprise hardie autant qu’insolite. En plus d’un corps à corps fécond, qui doit revitaliser dans le présent ce que la culture européenne a connu de plus haut, c’est aussi un parti pris décidé de contrecarrer le pouvoir anéantissant du temps. Certaine lettre s’adresse à un homme dont seul le nom subsiste dans un texte ; certaine autre interroge le destinataire sur l’existence possible d’un inconnu qui porterait le même nom...

Renaat Ramon a eu la chance de découvrir la Grèce antique, non pas sur les bancs d'école en ânonnant les verbes en µ?, mais au cours du premier voyage qui le mena sur place, dans un contact vécu immédiat, un grand coup de cœur d'artiste, frappé d'admiration devant ce qui subsiste de toute cette grandeur et beauté disparues. Le professeur et la Sirène de Lampedusa a montré ce qui séparera toujours l’approche purement philologique d’une connaissance vécue du monde ancien, seule efficace en matière de création. Spécialiste incontesté de la prosodie ionique, ce Professeur fut durant peu de temps, au cœur d’un torride été sicilien, l’amant aimé d’une Sirène, fille de Calliope. Et il se gausse de ses collègues savantissimes, qui croient tout savoir du grec ancien sans en avoir aucune expérience vivante ...

Le premier contact de Renaat Ramon avec la Grèce reste le vrai point de départ de Rebuten. Depuis il s'est intéressé à tout ce qui concernait ce monde évanoui; il s'est mis à lire ou plutôt à dévorer tout ce qu'il trouvait en chemin et c’est beaucoup car, la liste des 35 le prouve, comme l'homme grec, lui-même ne se limite pas à une spécialité, mais s'intéresse simultanément à beaucoup de choses différentes. Renaat Ramon est poète, essayiste, sculpteur, dessinateur, concepteur de meubles, d’une auto futuriste... Véritable homme orchestre de la pensée et des arts, il s’est choisi des interlocuteurs en fonction de ses intérêts multiples. Appartenant tous au monde grec ancien et latin, ils sont philosophes, écrivains, artistes, hommes de science, ascètes chrétiens. Dans le choix on distingue une certaine préférence pour ceux qui, comme lui, ne se sont pas limités à l’exercice d’une seule activité.

Dans Rebuten l'héritage de la Grèce antique est repris en charge par un artiste, qui, après s'en être nourri et délecté, le réinvente comme seul l’art le peut. Exprimé dans une forme, dont le rythme syncopé très allègre vient de ce que Renaat Ramon s'est longuement exercé aux audaces poétiques les plus modernistes, ce dialogue au-delà du temps avec le monde des Anciens, lui rend une vie contemporaine des plus excitantes pour l'esprit.

Lire ce recueil suppose une culture traditionnelle devenue rare, ce qui peut parfois entraver la lecture. L’auteur y a remédié en recourant aux moyens de communication devenus plus habituels. Une liste de courtes notes biographiques, signalant pour les 35 personnages juste ce qui importe pour comprendre les poèmes, est placée sur son site Internet, vers lequel le lecteur est invité à se rendre. Cela permet d’ailleurs d’y découvrir de nombreuses images - dessins, sculptures, objets multiples -, où des motifs grecs antiques sont repris dans des réalisations actuelles. Passé fort éloigné et modernité en pointe se complètent fort heureusement ainsi.

Nous avons retenu deux épîtres, classées à la première lettre de l’alphabet. Heureux hasard, elles s’adressent à deux des plus brillants personnages parmi toute cette intéressante compagnie. Texte et traduction sont précédés ici de la courte notice qui leur est consacrée sur le site Internet www.renaatramon.be. .


Aan Archytas van Tarente

Niets lijkt ons boeiender, o Archytas,
dan het stapelen van cijfers, of het zou
het indelen van getallen moeten zijn,
het paren van even en oneven – of
het sleutelen aan het Delisch probleem.
Cijfers sterven niet, en is een welgevormde
formule niet mooier dan een gewelfde vrouw?
Je hebt de hemel gemeten, Archytas,
het zand en de zee; een vederloze
vogel gebouwd uit het taaie hout
van de tamarinde – een vogel
die alleen op jouw bevelen vloog.
Toch was je ook strateeg, gekozen
tot zeven keren toe, al wist je,
ook toen al, hoe nutteloos vechten is –
zoals je ook wist dat er geen onvoorzien
toeval is en dat een vogel nooit
verder dan zijn vleugels vliegt, Archytas.


A Archytas de Tarente

Rien de plus passionnant, ô Archytas,
que d’empiler des chiffres, à moins que
ce ne soit de diviser les nombres,
d’apparier pair et impair – ou
d’affiner le problème délien.
Les chiffres ne meurent pas et une formule parfaite
n’est-elle pas plus belle qu’une femme bien tournée ?
Tu as mesuré le ciel, Archytas,
le sable et la mer ; fabriqué, sans plumes,
un oiseau dans le bois rugueux
du tamarinier –un oiseau
qui ne s’envolait que sur ton ordre
Et tu fus stratège aussi, élu
jusques à sept fois, or tu savais
alors déjà, combien combattre est vain -
comme tu savais qu’il n’y a de hasard
imprévisible et que l’oiseau jamais
ne vole au-delà d’où portent ses ailes, Archytas.


Aan Aristarchos van Samos

Je weet, Aristarchos,
dat ik van alle Grieken houd,
niet het minst van de brede
bronzen mannen die uit Samos
komen, zoals jij, glanzend
als olijven en gelaafd
met de blanke roemrijke wijn.
Maar van alle Grieken,
Aristarchos, bewonder ik jou
het meest. Jij toch hebt,
vóór alle anderen, vóór Seleukos
van Babylon, gezien hoe de zaken
er werkelijk voor stonden. Jij
liet je niet verblinden door de zon,
niet door gezag,
niet door de aarde
en ook niet door de grote Hera
wier beeld Cheramydes
in marmer heeft gebeiteld.
Aristarchos –
niet de goden heb je beledigd,
maar de mensen.
Jij bleef bij je mening – nee,
niet bij je mening,
bij je wetenschap.
Beter ware het geweest
Homeros uit Homeros
te verklaren – dat
ergert niemand


A Aristarque de Samos

Aristarque, tu connais
mon amour pour tous les Grecs,
surtout pour ces puissants
hommes de bronze, venus de Samos
comme toi, brillants
tels des olives, abreuvés
du vin blanc si renommé.
Mais de tous les Grecs c’est toi,
Aristarque, que j'admire
le plus. Toi, qui réussis
avant tous les autres, avant Séleucos
de Babylone, à saisir
la réalité vraie des choses. Toi,
le soleil n'a pu t'aveugler
ni le pouvoir
ni la terre
ni la grande Héra non plus,
dont Cheramides a sculpté
la figure en marbre.
Aristarque-
tu n'as pas offensé les dieux,
mais les gens.
Tu as maintenu ton opinion, -non !
pas ton opinion
mais ta science.
Expliquer
Homère par Homère
eut bien mieux valu. Voilà
qui n'irrite personne.



Tout-puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;
Vous qui dans les mortels plongez jusqu’aux larmes
Ces souverains éclats, ces invisibles armes,
Et les élancements de votre éternité,
Je suis seule avec vous...

Paul Valéry, La jeune Parque


Geheim besogne (Secrète besogne), recueil qui vient de paraître, accomplit l'aventure spirituelle inaugurée par Renaat Ramon dans Rebuten. A l’exemple des Anciens, puissamment ressuscités par son interrogation passionnée, il s’agit désormais pour lui, poète d’aujourd’hui, de capter « la réalité vraie des choses », comme il a loué Aristarque de l’avoir tenté en son temps.

Geheim besogne cherche réponse au "qui suis-je?" de l’être fini confronté à l’infini. Tâche surhumaine d'un humain qui se sait mortel - ô combien mortel. L’immensité indicible qui s’ouvre à pareille interrogation n’est plus ici la vision de millénaires écoulés, mais l’illimité des espaces interstellaires. Les Anciens y reconnaissaient leurs dieux, dont les noms servent aujourd'hui aux astronomes pour baptiser leurs plus récentes découvertes. Cet effort humain/surhumain est la Geheim besogne, tâche ordinaire mais cachée des meilleurs artistes. Et à chaque génération ils doivent la recommencer. En exergue d’une des parties du recueil, Renaat Ramon a inscrit un aphorisme, emprunté à Alain Germoz dans Le chat de Schrödinger:

Tout est à refaire, c’est-à-dire reste à faire.

D’entrée de jeu, on assiste à une embardée décisive vers l'infini. Dans
Vigilie (Vigile), se manifeste un violent mouvement d’élévation vers un
paradis non encore atteint :

Ik voelde mij verheven, in de nabijheid
van het paradijs – de wateren van Gods toorn
hadden mij nog niet bereikt.

Alors naît l’espoir et l’attente de dieux à venir:

Er was een krans om de maan
die nacht en een zeer zacht
ritselen van regen, alsof er een god
in aantocht was, en ik wentelde
in een achtbaan als in een teken
van de eeuwigheid. Ongeboren sterren
werden zichtbaar onder de gordel van Orion
en het zachte wieken van de zwaan.
Alle goden verzamelden onder een zilveren
kleed en alle leven was verweven met de wind…

* de wind heeft de oude goden
verdreven. Waakzaam blijven:
nieuwe komen aangewaaid...



L’ascension du poète vers l’éther peuplé de dieux en gestation implique le risque de chute :

De hemel was met weekdieren bewolkt
en de balloons ademden durf en eeuwigheid.
Spoorslags was ik ten hemel gestegen
op een licht, gevleugeld, heilig ding.

* Tot ik plotsklaps, in vrije val,
heel diep door mijn dubbele bodem zakte
want hoogmoed komt altijd vóór de val



L’ascension vers l’éther gros de divinités, et la brutale retombée sur terre, n’entraînent pourtant aucune dévalorisation de cette Terre. Il n’y a pas romantisme d’évasion ici, mais, sans aucune renonciation à l’éternité, totale acceptation d’une réalité qui s’est révélée paradoxale. Cette position fondamentale est formulée de façon saisissante en deux vers d’une extrême concision :

Want alleen orde is eeuwig,
maar ook Chaos is een god.

Car l’ordre seul est éternel,
mais Chaos est un dieu aussi.



L’acceptation résolue de ce que le poète de Geheim besogne a découvert être « la réalité vraie des choses » a pour principale conséquence de donner pleine valeur à l’aventure humaine:

Het is goed hier te zijn,
orde te scheppen, bomen te bouwen,
takken te leiden, knopen te snoeien
en te meten met de maat der mensen.



Le caractère essentiellement paradoxal de la réalité se marque aussi dans la création de l’artiste. Deux poèmes, cités ici en leur entier, montrent comment, au cœur de son travail, se manifeste la tension entre l’ordre éternel et le dieu Chaos. . Opera met l’accent sur sa tâche d’ordonnateur:

Alleen orde is eeuwig.
Man en vrouw
heb ik tot een sluitende cirkel verbogen,
van man en vrouw
een vierkant gemaakt-
zo kan ik werken
op de maat der mensen
als de vader der oorzaak,
door woorden bewoond
en door cijfers getekend.



Genesis b fait apercevoir, en contrepoint, cet effort d’ordonner très strictement le réel, transgressé par des manifestations intempestives du chaotique, qui libèrent le divin.

September: de tijd is rijp voor een Schepping.
Laten wij het zwijgend doen, woordeloos.
Trekken wij dus een lijn op een A4;
noemen wij deze rechte ab
(Ariël, Beëlzebub, Belial?)
: zo verdelen wij, en heersen.



Tekenen wij nu een as van symmetrie
op de gegeven rechte.
(Daar is het kruis alweer, het dolkteken;
de lasten die wij zullen moeten dragen.)
Laat vervolgens het assenstelsel wentelen
tot er door de hoge snelheid
een spiraal ontstaat.
Rust daarna, en heb vertrouwen
in de wet van de Eeuwige Wederkeer.



Déchiffreur d'énigmes, - tâche réservée par Nietzsche au poète -, Renaat Ramon rend leur noblesse aux Lettres flamandes, trop souvent avilies par un néo-naturalisme grossier, appauvries par de stériles ratiocinations idéologiques. La poésie chez lui est ramenée à sa vraie fonction : oser imaginer l'impensable. Là où s'arrête toute connaissance rationnelle. A cette pointe extrême des avancées mathématiques, qui depuis Heisenberg d’ailleurs ont si bien troué l'infini, qu'il va de soi désormais que Dieu s’amuse à jouer aux dés. Tout ne naît-il pas du jeu de l'enfant dieu d'Héraclite ? La "secrète besogne" du poète étant précisément de jouer à sa suite et tout comme lui.